Lauréat des Inattendus: Joël Hamm deep in the blues.

Publié le par magali duru

  Comme promis, le texte lauréat des inattendus de ce blog, écrit par Joël Hamm.

 

 




Un millimètre à l'écart du monde



   Tu es assis dans ta voiture garée sur le boulevard et tu sembles arrêté entre deux étages de ta vie. Tu humes, par la vitre ouverte, la poussière humide évaporée de la chaussée, l'haleine carbonée des moteurs. Tu observes les piétons qui traversent les rues, avancent vers on ne sait quel destin et sont les mêmes à chaque nouveau regard, comme les clients d'un manège qui ne s'arrêterait jamais. Figurantes dégaines pour une ville à vendre. D'où tu es, le monde te paraît irréel et tu dois faire un effort pour y croire tant il est banal, habituel, éloigné de toi.

   Tu repères parfois la beauté dans la marche déliée d'une passante dont tu ne sauras jamais le goût iodé de la peau, la tiédeur du souffle, et tu devines aussi la solitude et la souffrance inscrites en trainées de crasse sur quelques hardes et cartons empilés dans une encoignure.

   Tu penses : Toutes ces peines et ces douleurs que subissent les hommes, c'est peut-être le prix à payer pour la contemplation heureuse, une seconde seulement, au mitan de l'été, du battement poudré de l'abeille sous la jupe tzigane du coquelicot. Chaque seconde de vie porte peut-être en elle les beautés promises par la suivante, et contient la diversité du monde, et les centres, et les confins où tu n'iras pas, où d'autres errent sous le regard immobile d'un de tes semblables, dont tu ignores tout, que tu ne rencontreras jamais car tu ne donnes que peu de chance au hasard en ne bougeant pas de ta forteresse.

   Qu'importe quand cela t'arrive, cette stase de l'âme, c'est tous les jours, maintenant, hier et demain. Alors pourquoi pas un jeudi soir.


   Tu doutes que ton immobilité ralentisse la course folle des électrons qui fraient leur chemin parmi les galaxies, ou qu'elle stoppe le temps qui joue la montre en clignotant sur le boulevard quand ses lampes ternissent la nuit qui monte. Et tu as raison.

   Partout en ce monde, les enseignes électriques brillent pour d'autres, éclairent d'improbables rendez-vous dont tu t'exclus. Tu n'iras pas rejoindre une belle inconnue sur le trottoir du Cocoa café, celle qui te soustrairait un instant du flot incolore qui noie ta volonté.


    Tu te dis que tu devrais cesser de laisser tourner tes pensées comme du linge sale dans le tambour d'une machine et descendre de la voiture, et grimper dans ce car arrêté au carrefour. Il t'emmènerait vers Nice et ses corsos fleuris, ses odeurs d'anchois, d'olives et de beignets dans les ruelles de la vieille ville, puis vers la mer, si bleue pour ceux qui espèrent.

   Avant de sortir de Paris, tu aurais vu défiler les façades, les baies éclairées, les lustres polis miroitant sous les hauts plafonds de la ville, les fenêtres. Autres vies entrevues, autres déserts nocturnes, ombres interchangeables aux gestes énigmatiques et muets sur les murs des appartements.

   Puis, pendant que l'autocar filerait dans la nuit, le front appuyé contre la vitre froide, tu verrais ton regard reflété, tes yeux d'où tomberaient les écailles des vieux ciels.

   Au lieu de cela, tu restes assis, tournant à peine la tête pour vérifier de temps en temps si rien n'arrive pour te sauver, te distraire. Rien d'inattendu.

   Rien. Tu es solitaire et reclus dans ton œuf de tôle, l'œil rivé sur le mince filament rouge de l'autoradio qui filtre une symphonie que tu n'écoutes pas. Beethoven pourrait aussi bien sampler un air de tango qu'une chacone rapetassée de rap, tu t'en fiches.

   La musique n'existe que pour t'éloigner des drames, des joies. C'est que tu ne te distrais plus des collectives embrassades, des tueries, des parades. Garé un millimètre seulement à l'écart du monde, infiniment séparé de lui, tu épies au coin des rues la vie qui passe et se répète, fugaces instants de bonheur ou malheurs anonymes. Bien à l'abri dans ton cocon, le malheur ne te touche pas. Même pas le tien qui, à tes yeux, n'est qu'un atout merveilleux, une source d'inspiration. Tu résistes à la pitié et tu vois passer les passants sans passion. Tu pourrais avancer, fraternel, les bras tendus, mais ta peur te retiens et tu connais ton peu d'aptitude à embrasser, à réconforter ou tout simplement à sourire. Lucide, tu ris tout seul en pensant à tes travers, tes dévers, tes revers, tu t'amuses de toi, tu charmes tes serpents, tu côtoies le ciel, mais personne n'en sait rien.

   Tu te demandes à quel moment de ta vie l'indifférence a tissé ton armure, ou bien si par hasard tu ne serais pas né comme ça, avec, dans un coin de ton cerveau, la certitude que personne ne peut rien pour personne et, qu'au delà de ta frontière de peau, rien n'existe vraiment.

   Dans ta nuit de tous les jours, tu portes ton image floue au bord des rues du monde, des mondes passants fermés dans leurs costards. Rumeur de la ville, sifflets, klaxons, tu attends, tu ne sais quoi, sans rire, sans voir, sous les ciels couvercles, les ailes néons du boulevard.

   Tu oublierais bien tes êtres de poussière, les vieux appels, mais tu remâches ta vie et tout est là, sous tes yeux, les collines, les ports, les rives huileuses des continents dérivant au fil de l'encre, les enseignes lumineuses, les bars de l'oubli, les tumultes, les passades, les bras serrés, desserrés, d'un canal qu'on libère des marbrures du ciel, l'ombre accroupie d'un peuple soumis aux caprices des puissants.

   Fonds de tiroir de ta mémoire, pâtures de la mort, gouffre au goût de cumin. Tant d'années dorment sous l'empilement de cartes postales. Tant de visages abstraits, de rues dépeuplées par le temps au creux des vides pliés des vieux papiers. Anciennes photographies des instants passés où ton ombre s'efface...


   Oui, le monde entier est là, sous tes yeux. Tu le côtoies, il existe, sans rien faire pour toi. Vous êtes tous deux aussi aveugles l'un que l'autre à tout ce qui dépasse vos limites. As-tu remarqué comme depuis quelque temps tu grelottes dans ton corps ?. La férocité gagne autour. Le barbare prospère. Tu es seul.

   Tu ne sais plus quoi faire. Un simple petit chagrin, larme sanglot reniflement serait bénédiction. Par tes pleurs les rivières de ton âme renaîtraient à leur source. Tu bats des paupières mais rien ne vient.

   Comme un clandestin risquant d'être chassé de sa mélancolie, tu hésites à reprendre ta place dans le trafic où le temps pleut et la vie éclabousse. Tu te demandes comment nourrir la vibration noire, faire jaillir l'éblouissement d'enfance, l'intense étincelle, irriguer ta parcelle de conscience, rendre à toi même l'envie de parole, reconquérir ta vie?


    Il est encore temps. Sauve-toi ! Si des visages te tourmentent, divorce d'avec tes songes mortifères, cesse de dialoguer avec tes fantômes. Casse les aiguilles de givre du grand Chronomètre. Egorge la muette méduse lovée en ton sein. Tes silences bientôt ne suffiront plus à noyer ses mille têtes.

   Enfin, oublie l'image que tu as de toi et, loin des réverbères, sois cette nuit un livreur d'étoiles. Deviens le héros d'un amour inventé...


   Non, tu ne réagis pas ? Pas de révolte. Tu n'entends pas la chanson de l'enfance et de l'espérance.

  La nuit est arrivée sans que tu t'en sois vraiment rendu compte. Tu soupires et lèves les yeux vers la travée du ciel, claire entre les rives abruptes de la nuit où le dieu Signal alterne ses trois couleurs.

Vert.

Départ.

Manqué.

Orange.

Lenteur.

Plus tard.

Rouge.

Trop tard.


Fin de l'histoire.



Joël Hamm


Texte mis en ligne le 06/03/2008

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joël Hamm 30/03/2009 14:20

Merci à vous et à Magali d'avoir reprogrammé ce texte.

laurence M 29/03/2009 15:59

C'est la première fois que je lis ce texte et je suis ... admirative. C'est à la fois  percutant ( " Laisser tourner tes pensées comme du linge sale dans la tambour d'une  machine " ) et empreint d'une grande poésie ( " le battement poudré de l'abeille sous la jupe tzigane du coquelicot " ). Le tout donne un texte tout simplement ... bouleversant.

Lastrega 29/03/2009 11:21

L'exploration de la solitude "quelques millimètres à l'écart du monde" : un remake de la "Nausée" de Sartre, en somme.

joël Hamm 27/03/2009 18:32

Acteur, triste et libre, ça te va?

guytou 27/03/2009 17:50

Et toi, le JE, le spectateur lucide qui prend le TU à témoin et dont les beaux mots encensent, agis-tu au moins ? Es-tu triste ? Es-tu libre ? Sinon, quel serait l'intérêt de ton message, tout au plus des mots, rien que des mots.