Boris Vian et Vernon Sullivan

Publié le par magali duru

Au menu de ce blog, ce soir, un peu de Vernon Sullivan. (On sait que c'est le pseudo pris par Boris Vian pour J'irai cracher sur vos tombes).
Pourquoi ? Pour le plaisir, tout simplement, de relire le début du premier chapitre de ce roman noir, violent, provocant, roman-culte qui fut best-seller dès sa sortie en 1947 et... censuré en 1949.

Le décor: un état du sud des Etats-Unis.
Le héros: Lee, un métis qui peut passer pour blanc mais dont l'un des frères, à la peau plus noire, a été lynché. Il décidera un jour de le venger.

" Gérant de librairie à Buckton, voilà mon nouveau boulot. Je devais prendre contact avec l'ancien gérant et me mettre au courrant en trois jours. Il changeait de gérance, montait en grade et voulait faire de la poussière sur son chemin.
Il y avait du soleil. La rue s'appelait maintenant Pearl Harbor Street. [...]. On lisait aussi l'ancien nom sur les plaques. Au 270, je vis le magasin, j'arrêtai la Nash devant la porte. Le gérant recopiait des chiffres sur des bordereaux, assis derrière sa caisse; c'était un homme d'âge moyen, avec des yeux bleus durs et des cheveux blond pâle, comme je pus le voir en ouvrant la porte. Je lui dis bonjour.
- Bonjour. Vous désirez quelque chose?
- J'ai cette lettre pour vous.
- Ah ! C'est vous que je dois mettre au courant. Faites voir cette lettre.
II la prit, la lut, la retourna et me la rendit.
- Ce n'est pas compliqué, dit-il. Voilà le stock. (Il eut un geste circulaire.) Les comptes seront terminés ce soir. Pour la vente, la publicité et le reste, suivez les indications des inspecteurs de la boîte et des papiers que vous recevrez.
- C'est un circuit?
- Oui. Succursales.
- Bon, acquiesçai-je. Qu'est-ce qui se vend le plus ?
- Oh ! romans. Mauvais romans, mais ça ne nous regarde pas. Livres religieux, pas mal, et livres d'école aussi. Pas beau-coup de livres d'enfants, non plus de livres sérieux. Je n'ai jamais essayé de développer ce côté-là.
- Les livres religieux, pour vous, ce n'est pas sérieux.
Il se passa la langue sur les lèvres.
- Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit.
Je ris de bon coeur.
- Ne prenez pas ça mal, je n'y crois pas beaucoup non plus.
- Eh bien, je vais vous donner un conseil. Ne le faites pas voir aux gens, et allez écouter le pasteur tous les dimanches, parce que sans ça ils auront vite fait de vous mettre à pied.
- Oh ! ça va, dis-je. J'irai écouter le pasteur.
- Tenez, dit-il en me tendant une feuille. Vérifiez ça. C'est la comptabilité du mois dernier. C'est très simple. On reçoit tous les livres par la maison mère. Il n'y a qu'à tenir compte des entrées et des sorties, en triple exemplaire. Ils passent ramasser l'argent tous les quinze jours. Vous êtes payé par chèques, avec un petit pourcentage.
- Passez-moi ça, dis-je.
Je pris la feuille, et je m'assis sur un comptoir bas, encombré de livres sortis des rayons par les clients, et qu'il n'avait probablement pas eu le temps de remettre en place.
- Qu'est-ce qu'il y a à faire dans ce pays? lui demandai-je encore.
- Rien, dit-il. Il y a des filles au drugstore en face, et du bourbon chez Ricardo, à deux blocks.
Il n'était pas déplaisant, avec ses manières brusques.
- Combien de temps que vous êtes ici ?
- Cinq ans, dit-il. Encore cinq ans à tirer.
- Et puis ?
- Vous êtes curieux.
- C'est votre faute. Pourquoi dites-vous encore cinq ? Je ne vous ai rien demandé.
Sa bouche s'adoucit un peu et ses yeux se plissèrent
- Vous avez raison. Eh bien encore cinq ans et je me retire de ce travail.
- Pour quoi faire ?
- Écrire, dit-il. Écrire des best-sellers. Rien que des best-sellers. Des romans historiques, des romans où des nègres coucheront avec des Blanches et ne seront pas lynchés, des romans avec des jeunes filles pures qui réussiront à grandir intactes au milieu de la pègre sordide des faubourgs.
Il ricana.
- Des best-sellers, quoi ! Et puis des romans extrêmement audacieux et originaux. C'est facile d'être audacieux dans ce pays; il n'y a qu'à dire ce que tout le monde peut voir en s'en donnant la peine.
- Vous y arriverez, dis-je.
- Sûrement, j'y arriverai. J'en ai déjà six de prêts.
- Vous n'avez jamais essayé de les placer ?
- Je ne suis pas l'ami ou l'amie de l'éditeur et je n'ai pas assez d'argent à y mettre.
- Alors ?
- Alors dans cinq ans, j'aurai assez d'argent.
- Vous y arriverez certainement, conclus-je.


Vernon Sullivan

Je ne vous recommanderais pas par contre le film qui en a été tiré (même titre) par Michel Gast, avec Christian Marquand, Antonella Lualdi et Fernand Ledoux en 1959. Non seulement les critiques sont unanimes à le trouver affligeant, mais c'est en assistant à l'avant-première que Boris Vian, (qui était opposé à cette adaptation depuis le début), succomba à une crise cardiaque le 23 juin 1959...

Pour l'ambiance d'époque,  cette photo de Billy Bob Thornton


 tirée de l'excellent film des frères Coen The Barber, vu sur Arte avant-hier.

Publié dans Carpe diem

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joël 23/05/2008 08:46

Ed Crane s'ennuie dans une soirée où sa femme l'a entraîné (Ne fait pas ton rabat-joie!) il s'y sent étranger, déplacé. Il est d'abord attiré par l'air de piano qu'il entend avant de découvrir l'interprète...

M agali 23/05/2008 09:56


Beethoven l'a attiré, les 17 ans de le jeune fille l'ont retenu.
Que devient l'histoire si l'interprète a l'âge de Maria Joa Pires? Mauvais exemple tu me diras, elle joue surtout Mozart.


joël 22/05/2008 13:01

Et il (sans S)se rendormit

M agali 22/05/2008 15:51


Est-ce que Plume aime la musique? L'histoire ne le dit pas, finalement.
Et Ed The Barber, est-ce qu'il aime Beethoven ou sa jeune interprète?


joël 22/05/2008 12:44

Ed Crane, "the Barber", l'homme qui n'est pas là, me fait penser à un autre personnage qui n'est pas à sa place: Plume de Henri Michaud.Extrait:"
Plume - Henri Michaux

Un homme paisibleEtendant les mains hors du lit, Plume fut étonné de ne pas rencontrer le mur. "Tiens, pensa-t-il, les fourmis l'auront mangé..." et ils se rendormit.Peu après, sa femme l'attrapa et le secoua : "Regarde, dit-elle, fainéant ! Pendant que tu étais occupé à dormir,on nous a volé notre maison". En effet, un ciel intact, s'étendait de tous côtés. "Bah, la chose est faite", pensa-t-il.Peu après, un bruit se fit entendre. C'était un train qui arrivait sur eux à toute allure. "De l'air pressé qu'il a, pensa-t-il, il arrivera sûrement avant nous" et il se rendormit.Ensuite, le froid le réveilla. Il était tout trempé de sang. Quelques morceaux de sa femme gisaient près de lui. "Avec le sang, pensa-t-il, surgissent toujours quantité de désagréments; si ce train pouvait n'être pas passé, j'en serais fort heureux. Mais puisqu'il est déjà passé..." et il se rendormit.- Voyons, disait le juge, comment expliquez vous que votre femme se soit blessée au point qu'on l'ait trouvée partagée en huit morceaux, sans que vous, qui êtiez à côté, ayez pu faire un geste pour l'en empêcher, sans même vous en être aperçu. Voila le mystère. Toute l'affaire est là-dedans.- Sur ce chemin, je ne peux pas l'aider pensa Plume, et il se rendormit.- L'exécution aura lieu demain. Accusé avez-vous quelque chose à ajouter ?- Excusez-moi, dit-il. Je n'ai pas suivi l'affaire. Et il se rendormit.
Henri Michaux - PLUME précédé de LOINTAIN INTÉRIEUR [1938] . Nouvelle édition revue et corrigée en 1963Mais Plume n'est pas sensible à la musique de Beethoven...

joël 22/05/2008 12:10

Ou Félix Faure perdant "sa" connaissance (définitivement !)

Dominique Hasselmann 22/05/2008 11:13

Magali : il ne s'agit pas de la Ve République !

M agali 22/05/2008 11:18


Je l'ai dit, je me suis égarée... comme qui déjà? Ah oui, Deschanel tombant du train...