Pia Petersen, Passer le pont.

Publié le par magali duru


Mieux vaut avant de s'embarquer dans le roman ne pas aller lire trop de critiques (pas même l'excellent billet de Cuné sur Bibliosurf que je vous recommande chaudement, mais... après coup), mieux vaut en savoir le moins possible. Pour faire se tenir un peu tranquilles toutes les idées reçues, attendues, sur le sujet, car ces clichés, malheureusement, parasiteront le récit, à un moment ou l'autre.
L'histoire de Kara (avec un K, pour souligner l'inquiétante étrangeté de l'héroïne, ou comme antiphrase de Cara, Chère?) est celle d'une jeune femme dont on apprendra seulement (vérité? cruauté gratuite?) qu'elle a été licencée à la demande de tous ses collègues réunis. Un tel rejet a de quoi déstabiliser. Kara vogue alors dans un no man's land aboulique et flou jusqu'à ce qu'un ancien copain de Lycée croise sa route. Un brave garçon qui prend le temps de l'écouter, lui dit qu'il connaît quelqu'un qui pourra faire quelque chose pour elle, la présente à Nathan. Bien que tous les signaux soient au rouge, Kara pense prendre avec celui-ci le départ pour une nouvelle vie...
On ne lâchera plus Kara.
Ce récit d'une déchéance annoncée, implacablement agencée dans tous les détails (mais aussi, c'est l'intérêt de ce roman, d'une servitude qui restera toujours volontaire) est hallucinatoire par le paradoxe qu'elle souligne. En effet, Kara, toute naïve ou subjuguée qu'elle soit, reste clairvoyante. Nous la voyons si peu dupe, si facilement ironique ou sarcastique, si compatissante envers les autres victimes de Nathan... Comment peut-elle s'enliser dans cet univers morbide et pervers, s'obstiner dans cette absurde quête de la perfection dont elle-même avoue qu'il ne s'agit que d'une quête affective désespérée? Alors que son corps, plus lucide qu'elle, regimbe, proteste, la protègeant par la nausée et le refus des situations les plus écoeurantes?
Cette interrogation, comme le sursaut courageux de Kara, nous mènera, bon gré, mal gré, jusqu'à une conclusion brillamment préparée par la spirale du double fil narratif (avant/ après) qui donne toute sa tension dramatique à ce roman singulier.

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Pia Petersen, Passer le pont, Ed. Actes Sud, Coll. Un endroit où aller, 08.2007 21,80 €

Publié dans Lector in fabula

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