F...M...comme franc-maçonnerie et L... T... comme Laurent Trousselle (partie 2)

Publié le par magali duru

* * *

 

- « Mon F secrétaire, si tu veux bien faire l'appel ?

- Absamer Paul ?

-...Excusé.

-... »

 

Ce soir je suis particulièrement mal à l'aise en entendant notre Vén répondre à la place d'Absamer, car je sais maintenant, depuis deux heures, que l'éternel excusé de notre loge a versé, pendant chacune des dix années de comptabilité que j'ai pu creuser, l'équivalent de la capitation de cinq ou six autres F de la loge. Soit de quoi acheter trois ou quatre petites voitures d'occasion...

 

* * *

 

Quinze jours plus tard, un peu moins de trois heures avant notre Tenue, je suis encore assis dans la bibliothèque. Je veux savoir à quand remontent le départ d'Absamer et son premier "don" à notre loge. Malhabile à la fouille d'archives, ce n'est malheureusement qu'une demi-heure avant l'ouverture de nos travaux que je suis sûr d'avoir trouvé son premier courrier: il remonte à 21 ans. Absamer a donc été excusé pendant 21 années... je n'en reviens pas.

 

- « Mon F secrétaire, si tu veux bien faire l'appel ?

- Absamer Paul ?

-...Excusé.

-... »

 

Je n'écoute pas l'initiation et les trop longues planches qui s'ensuivent, je réfléchis et me souviens d'avant mon initiation au grade de M. J'imaginais alors certaines de mes questions de Comp concernant notre fonctionnement, et certaines de mes réserves aussi, s'expliquer clairement en Chambre du milieu, cette Tenue de M à laquelle aucun App ni aucun Comp ne peut assister.

Mais en passant M j'avais compris, et pas plus tard qu'à ma première Chambre du milieu d'ailleurs, que je n'en saurais pas plus. Lesdites questions étaient discrètement réglées par "le collège des officiers"...

 

Savoir qui est Absamer se met à me stimuler, à sonner en moi comme une réaction à la dérive que je semble vivre en maçonnerie, alors le soir même, sitôt rentré je consulte Internet. Si la ville et la rue indiquées au dos des courriers d'Absamer existent bel et bien, ce sont ceux d'un bureau de poste. Et aux renseignements internationaux j'apprends qu'en Allemagne aucun Paul Absamer n'a de téléphone. En France non plus.

 

* * *

 

Quinze jours plus tard je suis à nouveau plongé dans nos archives, et cette fois concentré sur les années qu'Absamer a passées dans notre loge. Je cherche les traces qu'il y a laissées. Je fouille l'année de son initiation jusqu'à dénicher les comptes rendus des enquêtes le concernant ; elles nous le dépeignent comme quelqu'un de séduisant, d'enthousiaste et de profondément attaché à tout ce qui concerne la justice sociale. Cela semble curieux pour un profane rentier, les F qui l'ont enquêté avant son passage sous le bandeau le mentionnent tous les trois. L'un d'entre eux a même écrit : notre loge s'apprête à accueillir une sorte d'oisif vivant de la rente laissée par sa mère. Et si l'on en croit l'adresse dans laquelle il m'a reçu à Paris, au 194 bis rue de Rivoli, il en vit bien. Cependant ses hautes valeurs morales et intellectuelles en feront une pierre solide, etc.

 

En sortant de mon bureau, je fais le lendemain un crochet par la rue de Rivoli. Si le 194 bis a été très chic, on a l'impression que les choses sont un peu retombées, le tapis rouge sur les marches est élimé par endroits, du cuivre manque par endroits sur la rampe, quelques adresses de médecins mais des plaques assez anciennes. Aujourd'hui le lieu est sans vie, sans le faste qui a dû être le sien. Je ressors en pensant qu'habiter une telle adresse il y a vingt ans et ne pas travailler... le passage sous le bandeau d'Absamer a dû être un questionnement féroce.

 

M...* * *

 

À ma visite suivante aux archives, je photocopie les planches - les exposés - d'Absamer et je m'y plonge. Ses réflexions sont intelligentes, pleines de force et d'un espoir rayonnant en la FM - peut-être trop prononcé ? En tout cas, aucune n'est empreinte de ce symbolisme forcé (forcené) qui souvent m'ennuie, moi aussi.

Ma curiosité est de plus en plus en éveil lorsque je lis que les interventions d'Absamer font l'objet de commentaires assez durs de la part d'autres F de la loge, et d'un en particulier, qui s'appelle Douat.

Je ne le connais pas et je découvre qu'il a quitté notre loge avant mon arrivée.

Il est clair que ce Douat n'aimait pas la tournure d'esprit d'Absamer. Je remonte dans le temps et vérifie la profession de ce Douat. C'est un ancien militaire. Notre loge compte encore aujourd'hui plusieurs militaires, dont un en particulier qui s'est hissé tout en haut de la pyramide des grades de M nationaux, puisqu'il est devenu conseiller de l'Ordre.

Un peu plus loin je remarque que ce conseiller de l'Ordre a commencé son ascension maçonnique à l'époque où Absamer était App, et où le Vén de notre loge était... ce Douat aux commentaires si durs.

Je fais une pause. Je vérifie ensuite un détail sur mon portable : Douat a laissé un nom sur Internet. Longtemps dirigeant une boîte de sécurité, et ayant même un peu écrit sur le sujet, Douat fut secrétaire d'État auprès d'un ministre de l'Intérieur.

Je commence à me dire que je suis vraiment tombé sur quelque chose quand plusieurs  recoupements me permettent d'établir que, cinq ans plus tard, soit l'année du départ d'Absamer, Douat ne peut plus payer sa capitation annuelle - le F hospitalier rédige même une demande pour qu'il en soit exempté.

Comment est-ce possible, quelqu'un qui avait eu un bureau place Beauvau ne peut pas payer sa cotisation ?

La lettre de l'hospitalier précise que la société de télésurveillance de Douat est en train de faire faillite et qu'il licencie ses trente salariés. Sur Internet, je déniche l'histoire confirmée par la presse spécialisée de l'époque : le dépôt de bilan est lié à une histoire d'assurance... Tiens, tiens !

Là je frémis : depuis sa retraite, mon F conseiller de l'Ordre et ancien militaire comme Douat, pantoufle dans les assurances.

Les choses commencent à puer sérieusement...

 

* * *

 

- « Mon F secrétaire, si tu veux bien faire l'appel ?

- Absamer Paul ?

-...Excusé. »

 

Pendant la Tenue qui suit, je me dis que si j'ignore encore le pourquoi de la faillite de l'un, et les raisons du départ de celui qui continue de... cotiser de loin, une chose devient claire : la presse a peut-être raison de penser que ça magouille dur sur nos colonnes. Je ne me sens même pas déçu, pendant qu'un F planche sur la polygamie, je me dis que quelque part, je l'ai toujours su.

Bon, Absamer, t'es qui ?

 

Vers la fin de la Tenue, quelqu'un demande la parole pour rappeler la date du banquet familial annuel - chaque maçon s'y rend avec conjoint et enfants. On s'efforce toujours d'y établir un plan de table séparant les couples, et soudain une idée me fouette : et si Absamer y était venu accompagné ? En remettant la main sur un plan de table, je n'y lirai pas « Madame Absamer » puisqu'il était célibataire, mais comme son invité[e] aurait un nom, je le retrouverai peut-être dans l'annuaire ? Absamer étant un assidu, à son premier banquet il avait dû jouer le jeu, amener quelqu'un.

 

Deux semaines plus tard les archives me confirment que l'année de son arrivée, Absamer était présent au banquet familial. Et le plan de table a été archivé. La loge comptait à l'époque 27 Fr . Sur 17 présents au banquet, 14 étaient venus avec leur épouse... il ne me reste plus qu'à lister les noms des autres invités.

Rentré chez moi, après une interminable autre Tenue d'initiation, deux heures plus tard j'ai leurs numéros de téléphone. L'une de ces personnes connaît sans doute Absamer...

J'appelle dès le lendemain matin.

La première voix me renvoie à sa cousine, qui porte les mêmes nom et prénom qu'elle, mais vit dans une maison de retraite... Absamer ne peut avoir une compagne si âgée.

À la seconde, je ne dis intuitivement que :

- « Bonjour, je cherche Paul Absamer et...

-...Et vous êtes qui ? »

Le ton de cette femme est très assuré, alors je fais comme elle, je réponds comme si mon nom allait de soi :

- « Je m'appelle J.-B. Hiram. »

Mon interlocutrice reprend la parole sans avoir percuté à ce nom qui constitue une grossière allusion maçonnique, qu'une compagne d'initié aurait relevé.

- « ...Et bien jeune homme, je ne sais pas ce que vous voulez à mon ami Paul Absamer, comme vous dites, mais vous ne le trouverez pas ici. »

Au ton de sa phrase, j'ai l'impression que sa voix est habituellement un mélange d'ironie et de je-ne-sais-quoi d'autre. Quelque chose me dit qu'elle n'a pas entendu parler d'Absamer depuis longtemps. Après un silence, elle ajoute d'une voix amusée :

- « Autre chose, jeune homme ? »

Je sais que je ne peux rien expliquer, mais je lance en songeant surtout à gagner du temps :

- « Rencontrer Paul serait très important pour moi... »

Comme si elle venait de songer à quelque chose en particulier, la femme me demande :

- « Dites-moi, est-ce qu'il vous connaît ? »

- « Même si je suis de sa famille, il ne me connaît pas encore, non.

Là je lui ai menti : si nous sommes Fr , nous ne sommes pourtant pas frères. Mais l'idée semble bonne, car après une seconde de réflexion, mon interlocutrice a pris une décision quand elle me demande :

- « Pouvez-vous me laisser un numéro où vous rappeler ? »

Je lui dicte et elle m'explique alors qu'elle va joindre Paul, lui parler de mon appel et voir avec lui s'il veut que nous soyons mis en contact.

Je raccroche en souriant : il m'est venu l'idée qu'elle m'a pris pour un enfant qu'Absamer aurait semé derrière lui ?

 

* * *

 

La femme me rappelle dès le lendemain :

- « Paul ne s'oppose pas à ce que je vous donne ses coordonnées. Ça l'a même beaucoup amusé d'entendre votre nom, petit cachottier. Avez-vous de quoi écrire ? »

Suite à quoi je note un numéro de téléphone et une adresse en Allemagne, près de Stuttgart. Quand je pense avoir orthographié correctement l'ensemble, elle ajoute alors un nom que je note sans rien oser demander : Hans Ziepke.

Le lendemain à mon bureau, je fais appeler une secrétaire qui parle allemand. On lui répond qu'aucun Absamer ne travaille ni ne réside... au château. Et lorsqu'elle prononce le nom d'Hans Ziepke, que je lui désigne sur la feuille de papier devant elle, notre coup de fil se met soudain à sembler étrange. La voix à l'autre bout du fil nous dit que bien sûr, Hans Ziepke habite ici. C'est « Monsieur ».

Au château, Monsieur ?

 

* * *

 

Hésitant à me rendre en Allemagne, je rédige à Monsieur une lettre en français et, quelques jours plus tard, je reçois un coup de téléphone de mon F Absamer/Ziepke. C'est un homme à la voix que je qualifierait d'à la fois classe et classique. Il refuse de répondre par téléphone à ma question principale - pourquoi avoir quitté notre loge tout en y restant inscrit ? - et nous convenons que je passerai le voir. Je ne serai malheureusement pas reçu au château pour des raisons de discrétion.

 

(à suivre)

 

©   Laurent Trousselle, nouvelle inédite

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Commenter cet article

jjd 29/03/2008 05:01

- Mon F secrétaire, si tu veux bien faire l'appel?- Absamer Paul?-...Excusé.- Duru Magali?- A Lauzerte...à 20h30...

M agali 29/03/2008 09:26


Et samedi 29 à la MJC de Castanet à 15h... pfft...pfft... allez entre deux, je mets la suite et fin!


Loïs de Murphy 28/03/2008 07:20

Ah non Trousselle tonnerre de Brest, la suite nom de Zeus ! Je veux savoir ce  qu'il va lui dire au téléphone !

M agali 29/03/2008 09:24


ça vient, ça vient...