Les Beaux dimanches

















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Samedi 4 juillet 2009
J'espère que vous aussi vous vaquez..
A bientôt, mais pas tout de suite!

!
Par M agali - Publié dans : Carpe diem
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Mardi 23 juin 2009



SCÈNE V


DORANTE, LE MARQUIS, CLIMÈNE, ÉLISE, URANIE.

DORANTE.- Ne bougez, de grâce, et n'interrompez point votre discours. Vous êtes là sur une matière, qui depuis quatre jours fait presque l'entretien de toutes les maisons de Paris; et jamais on n'a rien vu de si plaisant, que la diversité des jugements, qui se font là-dessus. Car enfin, j'ai ouï condamner cette comédie à certaines gens, par les mêmes choses, que j'ai vu d'autres estimer le plus.

URANIE.- Voilà Monsieur le Marquis, qui en dit force mal.

LE MARQUIS.- Il est vrai, je la trouve détestable; morbleu détestable du dernier détestable; ce qu'on appelle détestable.

DORANTE.- Et moi, mon cher Marquis, je trouve le jugement détestable.

LE MARQUIS.- Quoi Chevalier, est-ce que tu prétends soutenir cette pièce?

DORANTE.- Oui je prétends la soutenir.

LE MARQUIS.- Parbleu, je la garantis détestable.

DORANTE.- La caution n'est pas bourgeoise. Mais, Marquis, par quelle raison, de grâce, cette comédie est-elle ce que tu dis?

LE MARQUIS.- Pourquoi elle est détestable?

DORANTE.- Oui.

LE MARQUIS.- Elle est détestable, parce qu'elle est détestable.

DORANTE.- Après cela, il n'y a plus rien à dire: voilà son procès fait. Mais encore instruis-nous, et nous dis les défauts qui y sont.

LE MARQUIS.- Que sais-je moi? je ne me suis pas seulement donné la peine de l'écouter. Mais enfin je sais bien que je n'ai jamais rien vu de si méchant, Dieu me damne*; et Dorilas, contre qui* j'étais a été de mon avis.

DORANTE.- L'autorité est belle, et te voilà bien appuyé.

LE MARQUIS.- Il ne faut que voir les continuels éclats de rire que le parterre y fait: je ne veux point d'autre chose, pour témoigner qu'elle ne vaut rien.

DORANTE.- Tu es donc, Marquis, de ces messieurs du bel air, qui ne veulent pas que le parterre ait du sens commun, et qui seraient fâchés d'avoir ri avec lui, fût-ce de la meilleure chose du monde? Je vis l'autre jour sur le théâtre un de nos amis qui se rendit ridicule par là. Il écouta toute la pièce avec un sérieux le plus sombre du monde: et tout ce qui égayait les autres ridait son front. À tous les éclats de rire, il haussait les épaules, et regardait le parterre en pitié; et quelquefois aussi le regardant avec dépit, il lui disait tout haut, "Ris donc, parterre, ris donc." Ce fut une seconde comédie, que le chagrin de notre ami; il la donna en galant homme à toute l'assemblée; et chacun demeura d'accord qu'on ne pouvait pas mieux jouer, qu'il fit. Apprends, Marquis, je te prie, et les autres aussi, que le bon sens n'a point de place déterminée à la comédie; que la différence du demi-louis d'or, et de la pièce de quinze sols, ne fait rien du tout au bon goût; que debout et assis on peut donner un mauvais jugement; et qu'enfin, à le prendre en général, je me fierais assez à l'approbation du parterre, par la raison qu'entre ceux qui le composent, il y en a plusieurs qui sont capables de juger d'une pièce selon les règles, et que les autres en jugent par la bonne façon d'en juger, qui est de se laisser prendre aux choses, et de n'avoir ni prévention aveugle, ni complaisance affectée, ni délicatesse ridicule.

LE MARQUIS.- Te voilà donc, Chevalier, le défenseur du parterre? Parbleu, je m'en réjouis, et je ne manquerai pas de l'avertir, que tu es de ses amis. Hay, hay, hay, hay, hay, hay.

DORANTE.- Ris tant que tu voudras; je suis pour le bon sens, et ne saurais souffrir les ébullitions de cerveau de nos marquis de Mascarille. J'enrage de voir de ces gens qui se traduisent en ridicules, malgré leur qualité; de ces gens qui décident toujours, et parlent hardiment de toutes choses, sans s'y connaître; qui dans une comédie se récrieront aux méchants endroits, et ne branleront pas à ceux qui sont bons; qui voyant un tableau, ou écoutant un concert de musique, blâment de même, et louent tout à contre-sens, prennent par où ils peuvent les termes de l'art qu'ils attrapent, et ne manquent jamais de les estropier, et de les mettre hors de place. Eh! morbleu, Messieurs, taisez-vous, quand Dieu ne vous a pas donné la connaissance d'une chose; n'apprêtez point à rire à ceux qui vous entendent parler, et songez qu'en ne disant mot, on croira peut-être que vous êtes d'habiles gens.

LE MARQUIS.- Parbleu, Chevalier, tu le prends là...

DORANTE.- Mon Dieu Marquis ce n'est pas à toi que je parle. C'est à une douzaine de messieurs qui déshonorent les gens de cour par leurs manières extravagantes, et font croire parmi le peuple que nous nous ressemblons tous. Pour moi je m'en veux justifier, le plus qu'il me sera possible; et je les dauberai tant, en toutes rencontres, qu'à la fin ils se rendront sages.

LE MARQUIS.- Dis-moi, un peu, Chevalier, crois-tu que Lysandre ait de l'esprit?

DORANTE.- Oui, sans doute, et beaucoup.

URANIE.- C'est une chose qu'on ne peut pas nier.

LE MARQUIS.- Demandez-lui ce qui lui semble de L'École des femmes: vous verrez qu'il vous dira, qu'elle ne lui plaît pas.

DORANTE.- Eh mon Dieu! il y en a beaucoup que le trop d'esprit gâte; qui voient mal les choses à force de lumière; et même qui seraient bien fâchés d'être de l'avis des autres, pour avoir la gloire de décider.

URANIE.- Il est vrai; notre ami est de ces gens-là, sans doute. Il veut être le premier de son opinion, et qu'on attende par respect son jugement. Toute approbation qui marche avant la sienne est un attentat sur ses lumières, dont il se venge hautement en prenant le contraire parti. Il veut qu'on le consulte sur toutes les affaires d'esprit; et je suis sûre que si l'auteur lui eût montré sa comédie, avant que de la faire voir au public, il l'eût trouvée la plus belle du monde.

LE MARQUIS.- Et que direz-vous de la marquise Araminte, qui la publie partout pour épouvantable, et dit qu'elle n'a pu jamais souffrir les ordures dont elle est pleine?

DORANTE.- Je dirai que cela est digne du caractère qu'elle a pris; et qu'il y a des personnes, qui se rendent ridicules, pour vouloir avoir trop d'honneur. Bien qu'elle ait de l'esprit, elle a suivi le mauvais exemple de celles, qui étant sur le retour de l'âge, veulent remplacer de quelque chose ce qu'elles voient qu'elles perdent; et prétendent que les grimaces d'une pruderie scrupuleuse, leur tiendront lieu de jeunesse et de beauté. Celle-ci pousse l'affaire plus avant qu'aucune, et l'habileté de son scrupule découvre des saletés, où jamais personne n'en avait vu. On tient qu'il va, ce scrupule, jusques à défigurer notre langue, et qu'il n'y a point presque de mots, dont la sévérité de cette dame ne veuille retrancher ou la tête, ou la queue, pour les syllabes déshonnêtes qu'elle y trouve.

URANIE.- Vous êtes bien fou, Chevalier.

LE MARQUIS.- Enfin, Chevalier, tu crois défendre ta comédie, en faisant la satire de ceux qui la condamnent.

DORANTE.- Non pas; mais je tiens que cette dame se scandalise à tort...

ÉLISE.- Tout beau, Monsieur le Chevalier: il pourrait y en avoir d'autres qu'elle*, qui seraient dans les mêmes sentiments.

DORANTE.- Je sais bien que ce n'est pas vous, au moins; et que lorsque vous avez vu cette représentation...

ÉLISE.- Il est vrai, mais j'ai changé d'avis, et Madame sait appuyer le sien, par des raisons si convaincantes, qu'elle m'a entraînée de son côté.

DORANTE.- Ah! Madame, je vous demande pardon; et si vous le voulez, je me dédirai, pour l'amour de vous, de tout ce que j'ai dit.

CLIMÈNE.- Je ne veux pas que ce soit pour l'amour de moi; mais pour l'amour de la raison: car enfin cette pièce, à le bien prendre, est tout à fait indéfendable; et je ne conçois pas...

URANIE.- Ah! voici l'auteur, Monsieur Lysidas: il vient tout à propos, pour cette matière. Monsieur Lysidas; prenez un siège vous-même, et vous mettez là.

Molière

La critique de l'Ecole des Femmes



Les élèves de première des séries ES et S ont été priés de commenter cette scène. Preuve que les terribles inspecteurs généraux et autres sommités organisatrices des examens savent rire parfois...
La question préalable proposait à ces jeunes gens de 16 à 17 ans de réfléchir aux différentes attitudes de spectateurs données ici en exemple. Ils pouvaient vérifier que Molière passe en revue ici toutes les formes de critiques (négatives ou poisitives) inadaptées. Ils n'avaient que l'embarras du choix, entre la série des refus a priori, les préjugés de toutes sortes, les soutiens mordicus par copinage, les silences de principe par cabale et même les changements à vue intéressés avec retournement,
une, deux à mon commandement,
  à 180°.

Un texte qui n'a pas pris une ride, je trouve.

PS pour le corrigé que vous cherchez, mes mignons, il y en a un , très rapide, juste pour vous rassurer.



Par M agali - Publié dans : Carpe diem
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Lundi 22 juin 2009
Transversale : Une émission sur Radio Mon Païs 90.1 FM, le deuxième, quatrième et cinquième mercredi du mois de 17h30 à 18h30 conçue et animée par Christian Moretto et Landi Cela. Ils s’intéressent à la littérature, à l’écologie, à la poésie, à la chanson d’expression…

Les invités du mercredi  24 juin :

Didier Debord écrivain et directeur des éditions Le Griffon Bleu
&
Marie Mélisou écrivain et directrice de collection

Isabelle Alonso, écrivain, qui présentera son livre Fille de rouge

Catherine Frot qui vient de tourner à Toulouse dans Iphomène.

Bernard Bouyssou vigneron en bio dynamie sur les coteaux du Quercy, domaine de Lafage

Rediffusion de l’émission le jeudi entre 11h et 12h.
Peut s’écouter sur
Internet

Par M agali - Publié dans : Evènements - Communauté : toulouse
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Jeudi 18 juin 2009
La capitaine au long cours bien connue, l'auteure des "Histoires d'eau" du blog Calipso, Suzanne Alvarez, vient de mouiller sur ce blog. Le temps de retrouver dans la pile de son courrier " à envoyer" cette lettre...








HISTOIRE DO

 
Tu me demandes, ma chère Do, comment fonctionne cette engeance, ces hardis petits mâles conquérants, infiniment fiers de leur spaghetto de contrebande dispensateur d’une malheureuse petite secousse dont ils se contentent vaniteusement, alors que notre caverne du Baba recèle bien d’autres trésors qui nous permettent de toucher du doigt la présence divine sur cette terre (ce qui reste tout de même sacrément appréciable) ?

D’abord et d’une, même chez les plus évolués (et ni la culture ni le niveau social n’y changent rien), une femme qui se conduit simplement comme eux, avec la même liberté de ton et la volonté de choisir librement ses partenaires en se tamponnant de l’opinion générale, n’est plus une femme mais une « Satanée S…... » tout juste bonne à larguer vite fait après l’avoir copieusement calcée. Et qui devrait, si elle mesurait à sa juste valeur la distance proprement intergalactique séparant sa misérable plaie béante toute ruisselante d’attente fébrile de la fière présence d’un organe orgueilleusement dressé comme un trophée, visiblement créé pour dominer, considérer comme un honneur insigne de s’être fait enfin grimper par un de ces êtres exceptionnels, véritable don d’un Bon Dieu qui doit décidément forcer assez souvent sur le jaja tant il multiplie les conneries. (Ouf ! )

Ensuite, pour la plupart, qu’est-ce qu’une femme ? Sinon un instrument inventé uniquement pour la satisfaction de M. MALE,  MOI, viril antépénultième de l’antépénultième qui trimbale entre mes jambes ce vaporisateur admirable (j’entends par là un outil que j’admire, MOI, ce qui doit suffire à asseoir sa réputation définitive), j’ai honoré ces moins que rien de mon incomparable limonade.

Tertio. Comme il faut bien faire une fin et assurer la postérité, on épouse alors la future mère de ses enfants : une pucelle candide (ou une fieffée hypocrite) présumée irréprochable. On l’engrosse pour pérenniser l’héritage patrimonial, on la secoue ensuite périodiquement (les jours fériés, de paie et de fêtes carillonnées) histoire de montrer qu’on n’est pas un sauvage…

Excuse-moi, ma chère Do, mais je reviens momentanément sur terre pour te dire que le petit discours que tu m’as envoyé l’autre jour et concernant ce « Günter », respire par tous les pores la femelle amoureuse, terriblement déçue et d’autant plus malheureuse. Il te dédaigne cet ahuri ? Et ça te fait mal, pauvre pomme ! Mais c’est qu’il n’a rien compris. En tout cas, pas ce que j’ai compris, moi. Ҫa me désole pour toi, car tu ne le mérites pas. Pas à mes yeux en tout cas. Mais voilà, c’est la dure loi du sport, encore plus dure dans ce domaine que partout ailleurs. Comme j’aimerais être démiurge et posséder le pouvoir de châtrer ces outrecuidants de la braguette magique qui héberge leur flûte enchantée ! Ce que c’est que l’Homme, ma pauvrette, alors que le moindre zéphyr contrariant suffit à lui flétrir les précieuses, qui en deviennent, pour le coup, ridicules.

On sonne à la porte. On reparlera de ça plus tard…

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* Lettre  retrouvée dernièrement dans un fond de tiroir) à une amie délaissée par ce « Günter », et en réponse aux questions qu’elle me posait sur la gent masculine en général.
Lettre jamais terminée ni envoyée, et pour cause : on venait de sonner à ma porte. Une énorme gerbe de roses rouges cachait le livreur qui me remettait un bristol : « de la part d’un ex. Tendrement ».
 
En relisant pour la troisième fois le bristol posé près du téléphone, je pensais tout haut :
- Tu as raison de t’inquiéter, ma fille ! Redescends sur terre !
Pour conclure après réflexion :
- Oui, mais pas avant d’avoir essayé encore un petit coup !

Suzanne Alvarez






Suite à une fausse manoeuvre de ma part tous les commentaires déposés sur cet article ont disparu dans la corbeille. Quel dommage!

Par M agali - Publié dans : Scriptorium 2009: des textes, des inédits
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Vendredi 12 juin 2009
"Connu pour être le propre de l'homme, le rire peut-il être aussi une arme féminine?"

Non, ce n'est pas ma prévision Dame Soleil pour le bac philo 2009 (quoique.. pour le bénéfice des correcteurs, on pourrait leur souhaiter un sujet un peu zygomatiquement correct, non, qui les changerait de la raison pure et des impératifs catégoriques à se coltiner en pleine chaleur? )
C'est la problématique des deux nouvelles envoyées par Suzanne et Yunette sur le thème du rire.

Voici donc pour commencer par une nouvelle venue sur ce blog l'invitation de Yu-Lan Tsien à un étrange voyage vers l'Ailleurs... 






Du fond du Labyrinthe


Son Rire cristallin résonne à mes oreilles. Je n’entends que lui, il enveloppe mon esprit engourdi bien que je sache que je ne peux l’ouïr encore. Sa voix n’est plus que le fruit de mon imagination. Désormais, du fond du Labyrinthe, je ne pourrais La croiser ailleurs que dans mes souvenirs. Il est le seul refuge que j’ai trouvé. Le seul lieu où je peux m’abandonner, laisser libre court à ma faiblesse, à mes larmes. J’y erre depuis de longs jours, je ne ressens aucune faim, aucune fatigue, comme… ailleurs. On m’a prévenu de l’étrangeté de ce lieu, on m’a dit aussi qu’on ne peut en ressortir vivant. J’ai vu les dépouilles de mes prédécesseurs, ceux qu’on avait jeté là pour trahison, pour sorcellerie, ou simplement parce qu’ils étaient gênants. Je m’interroge, sur leur mort, comment se fait-il qu’ils soient morts alors que je n’ai rencontré aucun danger ici et que je n’ai aucun besoin ? Le Labyrinthe choisit-il ceux qu’il laissera vivre ? Serait-il doué de raison ? J’ai rencontré un homme ici, un vieillard dont la barbe avait envahi certains couloirs. De ce que j’ai pu comprendre, il avait lui aussi décidé d’y entrer de son plein gré. Là est peut être la différence entre ceux qui survivent et ceux qui nourrissent les vers.

Le Labyrinthe a effectué son travail sur moi, le dépouillement dont il est l’incarnation, la brume qui l’envahit et le silence qui l’habite m’ont lavé l’esprit. Je me sens neuf. Je suis calmé, las de ce paysage morne et lugubre ; je ne souhaite qu’une chose, La retrouver. Pour je ne sais quelle raison, masochiste peut-être, je veux retourner dans Son monde, Son monde à Elle. Rencontrer des vivants autres que cet homme partiellement intégré à la roche par les ans, contempler à nouveau son visage parfait, plonger mes yeux dans son regard si clair, chaleureux malgré la dureté qui s’en dégage, j’en tremble ! Ma Promise. Elle m’a anéanti, brisé, vidé et pourtant, pourtant, si je cherche la sortie – « Par delà la cascade » a dit Le Vieux – c’est uniquement pour La retrouver. Le Labyrinthe voudra-t-il me laisser repartir maintenant que j’ai retrouvé ma volonté, le goût de vivre ?

Quand je La reverrai, je ne sais ce que je ferai, mais ce qu’Elle accomplira, je n’en doute pas un instant ; Elle prendra mon cœur entre Ses longs doigts agiles et serrera, à le broyer, sans même m’accorder un regard, comme par le passé.

La dernière fois que je L’ai aperçue, je m’en revenais de la campagne que j’avais dirigée, fier, j’arborais les cicatrices que m’avaient laissées les êtres que j’avais combattus pour Elle. J’étais allé là où Elle m’avait envoyé, j’avais bataillé, gagné centimètre après centimètre du terrain, juste parce qu’elle en avait donné l’ordre. Cette Fiancée qui m’envoyait tuer. Pas une seconde je ne me suis posé de question. Il fallait que ce soit fait pour La protéger, pour que Son peuple ne se fasse pas massacrer ; je l’ai donc fait, et avec brio ! J’arrivais, après une longue marche, bien plus éreintante que ne fut l’aller. Mes hommes et moi, chargés de présents, de magnifiques présents pris chez nos ennemis, rien que pour Elle !

Et, rien. Pas un regard, ni pour moi, ni même pour mes cadeaux. Nous avons traversé la ville sous une pluie de fleurs, acclamés, nous nous sommes directement dirigés vers le palais, pour Lui rendre hommage. Devant son trône je me suis incliné tandis que mon bras droit donnait des ordres à mes hommes, pour qu’ils présentent leurs armes, qu’ils me fassent honneur. Ils eurent droit à une grande cérémonie, mais moi, moi, j’étais oublié… au milieu de cette immense salle ; après les saluts réglementaires, mon officier est allé Lui parler. On m’esquivait sans me voir. Elle ne m’a pas donné l’autorisation de me relever, ni ne m’a accordé un regard. Jamais, au grand jamais, je n’ai ressenti tel sentiment ! La rage me serrait la gorge, impossible de prononcer quoi que ce soit, paralysé par la honte. J’aurais voulu me relever et aller La prendre en mes bras, comme lorsque nous nous voyions en secret dans sa chambre. – Pourquoi, mais pourquoi m’évite-t-on ? Ai-je contracté une maladie qu’on m’aurait tue ? Ai-je accompli quelque acte innommable ? Une réponse ! Je vous en conjure ! Parlez-moi ! Ne me laissez pas dans l’ignorance ! Ne m’abandonnez pas à ma honte ! Auriez-Vous, Majesté, un autre favori ? – Ces mots restaient coincés en travers de ma gorge serrée, mon éducation m’interdisait de briser le protocole ; aussi restais-je prostré, tremblant… Mortifié.

J’observais mon officier à qui Elle avait donné l’ordre de se relever. Etait-ce lui qui avait désormais Ses faveurs ? Le traître ! Moi qui le croyais d’une loyauté sans faille. M’étais-je fourvoyé à ce point ? Avait-il caressé Ses courbes, embrassé Sa peau là où moi seul – d’après Elle ! Traîtresse !– l’avais fait ? Avait-il goûté Ses lèvres sucrées à souhait, L’avait-il… ? – Oh Dieux comment pouvez-vous m’abandonner ? Ne me laissez pas imaginer plus ! – Je me rendais malade, me forçant à ne pas bouger ; du coin de l’œil j’observais ce traître, j’attendrai mon heure, il ne l’emportera pas au Walhalla. Il s’était approché d’Elle, comme jamais je n’aurai osé le faire en public, et parlait dans le creux de Son oreille. Son souffle sans doute en train de courir dans Son cou, comme lorsque je me tenais derrière Elle et que..., un frisson de dégoût m’a parcouru. C’est alors qu’Elle a rit, rit et rit encore… Ce rire, qui résonnait dans tout le palais, je l’ai ressenti au plus profond de mon être. Elle ne voulait plus de moi, ma place n’était plus ici. Je décidai de La laisser à Son (Ses ?) amants, de m’effacer sans souffrir plus. Cela m’avait suffit.

 J’ai laissé là mes trophées et je me suis dirigé vers la Porte Interdite, une arche en fait, qui n’a de porte que le nom. Elle fait partie de nos légendes, de nos rituels depuis nombre de règnes. Chacun connaît le destin de ceux qui la traversent : Nul n’en est jamais revenu. On y a envoyé des hommes, en sacrifice aux Dieux ; on y a aussi jeté les traîtres, les malfrats, les fous ! La folie, je m’en approchais dangereusement, c’est sans doute ce qui m’a fait avancer, un pas après l’autre, à peine conscient de mes mouvements. J’ai passé l’arcade. Instantanément transpercé par un froid tel que mes sens en étaient engourdis. Un brouillard opaque emplissait le boyau dans lequel je me trouvais. Je ne discernais pas même mes doigts au bout de mes bras tendus, mais j’entendais Son rire, omniprésent. Partout autour de moi, il me semblait La voir, chaque ombre me semblait être sa silhouette. En quelques minutes j’étais perdu ; lorsque la brume s’est levée, j’ai découvert un paysage désolé, toute couleur semblait en avoir disparu ; à terre, des monceaux d’ossements éparpillés étaient le seul relief. Rien d’étonnant en soi. Je discernais, par delà Son rire, une cascade, seul signe de vie. Je me sentais attiré par cette cascade, alors je me suis dirigé dans sa direction, guidé par sa rumeur.

Je ne pensais pas à faire demi-tour, ce n’était ni envisageable, ni mon souhait. J’ai avancé durant – me semble-t-il – de longues journées. De longs moments sans sommeil, sans repos, et sans fatigue. C’est au détour d’un couloir, durant mon lent cheminement, que j’ai croisé Le Vieux, il donnait l’air d’être enraciné comme s’il avait toujours été là : il portait une barbe longue et sinueuse, à l’image du labyrinthe. Je me suis assis près de lui, à cet endroit, l’appel de la cascade se faisait moins insistant. J’ai médité longtemps, je ne lui ai pas parlé, les mots étaient inutiles. Je me sentais dans mon élément, faisais corps avec la pierre, avec Le Vieux. Au bout d’un long temps, quelques heures, voire peut être quelques jours, je me suis senti en paix avec moi-même. Je me suis relevé, l’ai salué, sans un mot ; il a ouvert la bouche, et une voix rocailleuse – comme s’il était la bouche du labyrinthe lui-même – m’a dit que je trouverai ce que je cherche par delà la cascade. C’est pour ça que je m’y rends, pour sortir La rejoindre.

Je me demande ce qu’on est censé redouter ici, il n’y a rien, aucun être vivant en vue, on ne ressent aucun besoin. Nulle trace de danger. Je ne comprends pas, je ne cherche d’ailleurs plus à comprendre ; je dois trouver la sortie – derrière les chutes – il faut que je La retrouve, que je sache pourquoi Son rire m’a glacé le cœur.

Le cœur.
La flèche

Tout me revient.
Je ne m’en suis jamais retourné en mon pays. Lorsque nous avons conquis la ville ennemie, il restait un archer embusqué, J’ai envoyé mes hommes le neutraliser, c’est le dernier ordre dont je me souvienne, mais trop tard, un rien trop tard, l’éclat de métal avait dû déjà me transpercer le cœur.

Elle ne m’ignorait pas. Non. Elle ne riait pas.


Yu-Lan Tsien

(Cette nouvelle a été inspirée par l'oeuvre de Gigger)
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Bientôt 27 ans, mère de trois enfants, Yu-Lan Tsien a découvert l'écriture il y a tout juste un an. Lectrice avant d'être apprentie plume, son univers est peuplé d'oeuvres de tous poils, de la science fiction aux classiques en passant par la fantasy et les polars, sans oublier la littérature dite "jeunesse". En fait, elle lit à peu près tout ce qui lui tombe sous la main, enfin, sous les yeux, une boulimique de lecture en somme.





Par M agali - Publié dans : Scriptorium 2009: des textes, des inédits - Communauté : ♦ Lecture pour tous ♦
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Dimanche 7 juin 2009
Dédiée à toutes celles qui aujourd'hui participent au triathlon du jour*, voici une nouvelle d'Yvonne Oter que ce blog accueille pour la première fois.



(musée du Louvre, département d'égyptologie, photo F.D)






Pour trois pâtés glacés.



     Depuis son veuvage, Belle Maman vient manger à la maison tous les dimanches à midi. Tous les dimanches depuis trois ans, je passe des heures à lui cuisiner des petits plats mijotés « qu’elle n’a plus le goût ni le courage de préparer pour elle seule » (dixit mon Mari Bien-Aimé). Au fond, cela ne me dérange guère : autant manger un bon petit repas le dimanche, même si je ne me débrouille pas mal les autres jours de la semaine.
     Ce qui me gêne, par contre, c’est de devoir faire la file à la pâtisserie pour acheter le dessert. « Vas-y, toi ! Tu sais combien j’ai horreur d’attendre ! » (toujours d’après Tendre Chéri). Je n’aime pas non plus courir acheter les gâteaux à l’autre bout de la ville sous le prétexte que « il n’y a que chez Van Barsel que les pâtés glacés (NDLR:
en Belgique, on appelle « pâtés » les petits gâteaux individuels) sont bons » (là, c’est Belle Maman qui parle). De chez Van Barsel ou n’importe où ailleurs, je déteste les pâtés glacés ! La crème pâtissière, pâle, fade, tremblotante, coincée entre deux feuilles de pâte feuilletée sèches et insipides qui collent au palais, recouvertes d’un glaçage blanchâtre et poisseux, pouah !, que je déteste ça ! « Fais un effort, mange le même dessert que nous. C’est si bon, les pâtés glacés ! » (devinez qui dit ça…). Alors, pour la paix de mon ménage, depuis trois ans, j’avale.

     Hier matin, donc, je suis partie vers dix heures acheter trois pâtés glacés chez Van Bersel. En approchant de la Grand Place, il régnait une atmosphère un peu différente des autres dimanches. Plus de monde, plus de cris et de rires, plus de mouvement, d’animation. Intriguée, j’y suis allée voir.
     -Enfin ! Vous voilà !, a crié un gros monsieur que je ne connaissais pas.
     Il m’a débarrassée de mon filet à provisions et m’a poussée vers un autre homme, tout rouge d’énervement.
     -La prochaine fois, essayez d’être à l’heure !, m’a-t-il lancé avec mauvaise humeur.
     Il m’a enfilé un dossard orange fluo portant un numéro 6 puis, en courant, m’a emmenée vers un ruban tendu en travers de la rue principale. Un autre officiel attendait avec un pistolet tendu vers le ciel. Lorsque j’ai atteint le ruban, il a crié « Prêtes ? Partez ! », et il a tiré un coup de feu. Le ruban est tombé et toutes les participantes sont parties. Alors, moi, je suis partie avec elles.
     Elles étaient toutes là, les commères de mon quartier. La grande Amélie et son tablier à fleurs ; la vieille Juliette qui courait en clopinant ; la sale Marie dont les cheveux gras volaient en mèches dégoûtantes autour d’elle ; la grosse Maguy dont les énormes seins ballottaient en cadence ; la laide Nicole qui plissait les verrues de son long nez dans son effort pour aller plus vite ; la petite Germaine qui soutenait son ventre enflé par les jumeaux qu’elle attend pour début juillet ; l’infâme Adèle, mon ennemie intime, qui surveillait tout le monde dans l’espoir de récolter quelque ragot à commenter le lendemain. Et toutes les autres, les jeunes, les vieilles, les en bonne santé, les handicapées, les bien habillées « en dimanche », les mal fagotées, les à talons aiguilles, les en charentaises, les adipeuses, les osseuses, les grandes, les naines, toutes couraient en ayant l’air de savoir où et pourquoi.
     Et moi, je courais avec elles. En ne sachant rien du tout. Comme je fais régulièrement de la marche, que je fréquente le club de gymnastique et que je jouis donc d’une bonne condition physique, je me suis vite retrouvée en tête du peloton. Ce qui a suscité la rage de l’infâme Adèle. Elle a joué des coudes et distribué quelques coups de pieds sournois pour revenir à ma hauteur.
     -Je t’aurai !, a-t-elle sifflé haineusement.
     J’aurais bien voulu savoir quels étaient au juste la raison et l’enjeu de cette compétition. Mais ce n’était pas le moment de poser des questions, surtout à Adèle, d’autant que les deux filles de la laide Nicole revenaient sur nous au prix d’un gros effort.
     Le long du parcours, les hommes criaient et encourageaient les concurrentes. Ils riaient aussi beaucoup, échangeant des plaisanteries gauloises en comparant grivoisement la qualité de nos physiques. Si Adèle ne m’avait pas talonnée d’aussi près, je me serais bien arrêtée pour en moucher quelques-uns dont l’humour à mes dépens était particulièrement déplaisant. Mais ils ne perdaient rien pour attendre, ces malotrus : je leur revaudrais leurs mauvaises plaisanteries au centuple ! Je les ai bien repérés dans la foule, et comme je connais quelques petites choses sur eux qu’ils préféreraient sûrement garder secrètes, ma vengeance sera terrible…
     En face de l’école des garçons, des organisateurs nous attendaient.
     -Première épreuve : le tricot, a dit l’un d’eux.
     On m’a donné deux macaronis et une pelote de laine jaune canari.
     -Montez trente-huit mailles et tricotez six rangs au point mousse.
     Je voudrais vous y voir, moi ! Il ne fallait pas trop serrer les mailles pour éviter de casser les macaronis, manipuler l’ouvrage en souplesse, avec douceur, en continuant à marcher pour ne pas perdre l’avance que ma bonne course m’avait fait gagner. Je ne réfléchissais même pas à l’utilité de la chose, tout appliquée que j’étais à mon ouvrage. Quand l’infâme Adèle a rendu son tricot terminé avant le mien, j’étais tellement en rogne que j’ai cassé un bout de macaroni. Heureusement j’avais presque fini et, la rage au cœur, j’ai pu me lancer à sa poursuite en mâchonnant le bout du macaroni. Elle m’avait bien pris cinquante mètres, ce qui peut paraître peu, mais reste dur à rattraper. Surtout que la jouissance d’être devant moi lui donnait des ailes.
     Nous longions alors le parc municipal où les jeunes dévergondés se rencontrent le soir à l’abri des buissons discrets. J’en aurais des choses à dire sur ce qui s’y passe ! Comment croyez-vous que la petite Germaine s’est mariée en toute hâte et est tombée enceinte des jumeaux « le premier soir de ses noces » ? Mon œil, oui ! C’est devant la statue de Charlemagne qu’ils ont été conçus, les doublets ! Encore heureux que son bon ami ait accepté de l’épouser… Il y en a quand même qui ont de la chance de tomber sur des garçons honnêtes, savez-vous. Parce que la laide Nicole, ses filles, elles ont aussi été fabriquées dans le parc. Et elles, le papa, on n’a jamais su qui c’était vu qu’il ne s’est pas manifesté, ni pour le mariage, ni pour l’entretien des petites. Notez que j’ai bien ma petite idée sur l’identité du géniteur, mais comme je sais tenir ma langue, je ne dirai rien.
     Devant la grille principale du parc, d’autres organisateurs nous ont arrêtées.
     -Corvée patates !
     -Vous ne pouvez pas déchirer l’épluchure sous peine de disqualification. Celle qui aura réalisé la plus longue épluchure intacte remportera l’épreuve.
     L’infâme Adèle était déjà au travail, suant, tirant la langue, mais pas si appliquée qu’elle ne trouve le temps de me jeter un regard moqueur. Mon sang n’a fait qu’un tour, mes mains se sont activées sur le tubercule et j’ai obtenu la plus longue épluchure de toute ma carrière de cuisinière. Quand nous sommes reparties, j’avais pratiquement comblé mon retard sur ma rivale.
     Le soleil commençait à monter dans le ciel tout bleu et le mercure escaladait le thermomètre. La transpiration me coulait le long des tempes pour s’écouler dans mon cou. Si je rentrais rouge et décoiffée, Belle Maman allait me disputer ! Elle qui ne supportait pas les gens qui sortent en négligé, pensez, un dimanche !
     Devant la cathédrale, le curé debout sur le parvis lançait des anathèmes et menaçait d’excommunication ses (in)fidèles paroissiennes qui couraient au lieu d’assister à l’office dominical.
     -Préparez-vous à des surprises, lorsque vous viendrez vous confesser samedi prochain ! Les pénitences seront lourdes ! Vous allez en réciter, des paters et des aves ! Femmes perdues, éhontées, scandaleuses ! Vade retro !
     Et toutes les croyantes, les bigotes, les grenouilles de bénitiers, courbaient la tête, se faisaient toutes petites, adressaient des regards éperdus au curé, mais continuaient à courir sous les imprécations du vieil ecclésiastique.
     Moi, j’enrageais parce que, malgré tous mes efforts, je ne regagnais plus un centimètre sur l’infâme Adèle. Je n’allais pourtant pas être battue par ma pire ennemie ! Ce n’était même pas envisageable. Je n’oserais jamais plus sortir de chez moi, je savais trop bien à quels sarcasmes je serais exposée ! Pensez donc, quelle gloire, quelle revanche ; cette crème de chameau ne laisserait pas passer une telle occasion de m’humilier !
     Devant le Musée d’Art Moderne, nouvelle épreuve. Sur une longue table, des camping-gaz chauffaient. Des poêles à frire, des assiettes, du beurre et une jatte de pâte nous attendaient.
     -Vous devez cuire trois crêpes en les faisant sauter pour les retourner. Vous n’avez pas d’autre solution puisque vous n’avez ni fourchette ni palette pour vous aider.
     Aïe ! ça n’est pas mon point fort, faire sauter les crêpes ! Chez moi, j’utilise toujours le couvercle d’une vieille marmite. Sauf, bien sûr, le mardi gras où j’en fais sauter une avec une pièce d’un euro serrée dans ma main droite pour ne pas manquer d’argent pendant toute l’année. L’essai est rarement concluant car, ou bien la crêpe reste collée au fond de la poêle, ou bien elle tombe à terre.
     -Attention, la numéro 6, à une main, seulement ! Sinon je devrai vous disqualifier !
     Comme si je voulais tricher ! Il n’avait qu’à le dire avant plutôt que me gronder comme une malhonnête devant les autres ! Ses réprimandes injustes, aggravées par le regard narquois de l’infâme Adèle, championne du retournage aérien de la crêpe, m’avaient donné l’énergie et l’habileté nécessaires : je réussis mes trois crêpes ! Pas assez vite cependant pour reprendre de l’avance à mon ennemie intime qui caracolait toujours quelques dizaines de mètres devant moi.
     Je commençais à en avoir assez de cette épreuve que je subissais sans savoir pourquoi, pour quoi et dans quel but. J’avais chaud, j’avais soif ; Belle Maman et Mari Adoré devaient déjà m’attendre et cela n’allait détendre l’atmosphère guindée du dîner à la maison.
     Devant le « Café des Sports », encore une épreuve.
     -C’est la dernière, nous dit un organisateur un peu moins antipathique que les autres.
     -Voici des œufs, de la moutarde, de l’huile, du vinaigre, du sel et du poivre pour préparer une mayonnaise. Et il faut qu’elle soit bonne ! Nous la goûterons ! Car elle servira d’accompagnement pour les tomates au thon que mangeront les résidents de la maison de retraite.
     Là, j’étais à l’aise ! Doux Chéri a toujours exigé que je prépare la mayonnaise à l’ancienne, comme Belle Maman, parce que, je cite, « les mayonnaises en pot sont bourrées de conservateurs, d’émulsifiants et autres agents saponifiants » qui nuiraient gravement au bon transit de son estomac délicat. Donc, je suis la reine de la mayonnaise maison. Pas comme l’Adèle qui l’achète toute faite au supermarché, et en produit blanc encore ! Je me demandais comment elle allait se débrouiller.
     Devant toute la clientèle du « Café des Sports » qui était sortie, verre de bière à la main, pour apprécier les prestations des candidates, ce n’était pas une petite affaire si on voulait échapper aux quolibets. Il faut savoir que cet établissement du bas de la ville réunit les plus malappris et grossiers personnages du coin. Paresseux, bons à rien, fainéants de tout poil, ces éhontés osaient se moquer ouvertement des braves femmes qui touillaient la mayonnaise destinée à de pauvres vieux impuissants ! Si nous n’avions pas été aussi essoufflées et appliquées à notre tâche, ils en auraient entendu quelques vertes de derrière les fagots !
     L’infâme Adèle était la principale cible de leurs moqueries.
     -Regarde l’Adèle ! Elle ne doit pas préparer souvent la mayo chez elle ! Elle est obligée de regarder comment font les autres !
     Et tous en chœur :
     -Hou, la copieuse ! La vilaine copieuse !
     J’ai cru qu’elle allait s’étouffer ! J’ai beau ne pas l’aimer beaucoup, même pas du tout, devant des mâles déchaînés,un sentiment de solidarité féminine m’a poussée à lui souffler.
     -D’abord le jaune d’œuf et la moutarde. L’huile ensuite. Puis le vinaigre, le sel et le poivre pour finir.
     Croyez-vous qu’elle m’en a été reconnaissante ? Pas du tout ! Elle a terminé sa préparation vite fait –avant moi !- et est repartie en tête de la course.
     Nous remontions vers la Grand Place par les rues étroites et pittoresques des vieux quartiers. Nous ne songions pourtant pas à faire du tourisme car la pente, la chaleur et la fatigue nous rendaient beaucoup moins fringantes qu’au départ de l’épreuve. Serrant les dents, puisant dans nos ultimes ressources, nous fournissions le dernier effort pour figurer en bonne position à l’arrivée.
     J’étais à la limite de mes forces, courant, sprintant, ahanant, pestant, pour tenter d’enfin rejoindre ma rivale. Rien à faire ! Trouvant sûrement dans sa méchanceté foncière les dernières vigueurs nécessaires pour vaincre définitivement une ennemie si haïe, elle maintenait une bonne cinquantaine de mètres d’avance sur moi.
     Lorsqu’elle pénétra en tête sur la Grand Place, une immense clameur s’éleva de la foule massée en nombre pour voir arriver les candidates. La ligne d’arrivée en face d’elle, à quelques mètres, l’infâme Adèle jugeant la course gagnée, se retourna pour me narguer une dernière fois. Je pleurais de rage tellement son triomphe était désormais incontestable. C’est sûr, j’en entendrais parler jusqu’à la fin de mes jours. Je perdrais tout prestige et toute influence auprès des autres femmes et leurs époux se moqueraient de moi. Jamais je ne survivrais à un tel affront reçu devant toute la ville réunie !
     Donc, l’infâme Adèle se dirigeait vers une victoire aisée en me dévisageant d’un air effronté lorsque son pied buta sur un pavé légèrement saillant. Elle s’étala lourdement sous les « oh ! » des spectateurs et … je la dépassai et franchis la première la ligne d’arrivée.
     Ma rivale se releva sur les mains et les genoux, puis quitta la place furtivement pendant que les organisateurs m’accueillaient sous les vivas du public.
     -Félicitations, vous êtes notre grande gagnante !
     -Vous allez nous dire quel prix vous désirez pour récompenser votre victoire.
     -Les commerçants se sont engagés à combler tous les désirs de la lauréate !
     -Alors, que désirez-vous ? Que voulez-vous comme récompense ?
     Eberluée, en nage, échevelée, je fixai Tendre Amour et Belle Maman rayonnants au premier rang de la foule, et ne pus que murmurer :
     -Je voudrais trois pâtés glacés de chez Van Barsel.

Yvonne Oter



Lire d'autres nouvelles d'Yvonne et .

Née à Liège, en Belgique, elle partage dorénavant sa vie entre son pays d'origine et le Lot, son pays "coup de coeur". Epouse, mère et grand-mère, elle trouve toujours un peu de liberté pour s'adonner à son passe-temps de prédilection depuis toujours : l'écriture.
Yvonne Oter est l'auteur d'une chronique de la vie du carrousel, son premier ouvrage long, "Le Galopant" , publié en 2009 chez Edifree.



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* trois épreuves minimum à choisir dans la liste officielle:
marché/ ménage/ repassage/cuisine/enfants/ accueil des familles d'origine/sourire et être belle

NB: option facultative mais chaudement recommandée pour les championnats 2009, le passage par le bureau de vote.




Par M agali - Publié dans : Scriptorium 2009: des textes, des inédits
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Samedi 6 juin 2009
La publication des textes qu'on m'a envoyés sur le thème du rire va commencer.
Quand j'aurai digéré ça.
Qui ne saurait être comparé avec ça, ou ça, évidemment.

Par M agali - Publié dans : Carpe diem
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